Ti Manno: Inoubliable!
Dans les rubriques Melimelozik, People le mai 29, 2011
Le 1er juin 1953, Gonaïves, la cité de l’Indépendance, a vu naitre Emmanuel Rossiny Jean Baptiste, connu sous le sobriquet de Ti Manno, un musicien hors-pair, un génie du Konpa Direct dont le talent pluridimensionnel continue de transcender toutes les générations. Toutefois, comme pour donner raison à Victor Hugo qui disait dans ‘’Le siècle de Louis XIV’’ que ‘’le génie n’a qu’un siècle…’’, le 13 mai 1985, Ti Manno s’éteint à New York à l’âge de 32 ans après une carrière musicale riche et mouvementée mais qui n’aura durée que quinze ans.
Auteur-compositeur-interprète, guitariste, claviériste et percussionniste, la grande aventure de Ti Manno débute timidement au début des années 70 avec des groupes de quartier avant de prêter ses services à ”Les Diables du Rythme” et ”Formidables de St-Marc”. Il s’envole ensuite pour les Etats-Unis d’Amérique ou il intègre le ”Volo Volo de Boston” comme chanteur au coté de Ricot Mazarin. C’est à ce stade crucial de sa carrière de chanteur que son talent commence à émerger malgré une rude compétition avec des chanteurs confirmés de l’époque tels que Roger M. Eugene (Shoubou), Jean Elie Telfort (Cubano), Henry Célestin, Max Badette etc.
Son expérience avec ”Volo Volo” ne fait pas long feu puisqu’Arsène Apollon le convainc de rejoindre les rangs des ”Astros de New York”. En 1978, après une tournée avec ce groupe, il décide de revenir au bercail pour s’y établir et continuer sa carrière musicale grandissante. Ainsi démarre sa merveilleuse aventure avec D.P. Express. Il y est engagé pour assurer la succession d’Hervé Bléus, chanteur adulé par les fans de ce groupe phare du Konpa Direct.
Les débuts de Ti Manno avec D.P. Express se heurtent à d’énormes difficultés. Les fans digèrent mal le départ d’Hervé surnommé affectueusement ‘’Boulou’’. Ils font voir de toutes les couleurs au jeune Ti Manno et, ce, malgré le succès de ‘’Réalité’’, chanté avec panache par ce fils des Gonaïves.
Il fallait attendre la sortie de l’album ‘’David’’ en 1979, suivi du succès éclatant et immédiat du titre éponyme de cet opus pour voir sa grande consécration. Tous les titres de ‘’David’’ enflamment la bande AM et les boites de nuits comme un feu de forêt: e,e,e,e, Ensemm Ensemm, Corige etc. trottent sur toutes les lèvres.
Avec cet album, une euphorie totale s’empare de Port-au-Prince, des provinces et de la diaspora haïtienne de l’Amérique du Nord, des Antilles françaises et jusqu’en Métropole. La fièvre Ti Manno est contagieuse et se propage à la vitesse lumière.
‘’David’’ s’écoule à près de 100 mille copies. D.P. Express fait salle comble partout ou il est programmé. Ti Manno devient, dès lors, l’artiste haïtien le plus populaire et le plus adulé.
Au sommet de sa popularité en 1981, il quitte le D.P. Express et décide de former son propre groupe, le Gemini All Stars. En été 82, ‘’L’argent’’, le premier album de GAS, atterrit dans les bacs. Il connaitra un grand succès. Au cours de cette même période, sa santé chancelle et il est forcé de retourner aux Etats-Unis. Son nom perd de son eclat jusqu’à s’ecliplser temporairement dans l’univers musical haitien. Et la date fatidique du 13 mai est arrivée.
Harangueur de foule hors du commun, il innove sans arrêt. Quant à ses prestations lors des festivités carnavalesques, elles resteront inoubliables et feront école pour des générations encore.
Ti Manno figure parmi les meilleurs paroliers du Konpa Direct. Ses textes abordent différents sujets et dénoncent des problèmes d’ordre politique, social et culturel (Nèg kont Nèg, Exploitation, Canter, Mariage d’intérêt). Ce n’est pas sans raison qu’on le surnomme ‘’Le prophète’’. En outre, sa plume s’attaque au système éducatif (Gen de pwofesè ki pa genyen l’art d’expliquer), devient sarcastique vis-à-vis de la société traditionnelle (Pale francais vini tounen metye. Yo konfonn Fakilte ak Inivèsite). Des paroles qui sont, hélas, toujours d’actualité.
Ti Manno est le chanteur haïtien le plus engagé dans le Konpa Direct. Indiscutablement, il reste et demeure l’un des visages des plus emblématiques de la musique haïtienne. Une légende pour les antillais de la Martinique, Guadeloupe et de la Guyane qui lui rendent hommage annuellement.
Les dépouilles de Ti manno reposent dans la tombe 17_section 10-plot 95, au cimetière de Calvary, situé 49-42, Laurel Hill Blvd, Woodside, dans le Queens à New York. Si par hasard, vous êtes dans la zone arrêtez-vous pour déposer une gerbe de fleurs sur sa tombe. Qui sait, si vous êtes attentif vous l’entendrez, peut-être, chanter pour vous. Ne vous gênez pas pour danser alors.
Philippe Saint Louis
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Ti Manno est immortel
Antoine Rossini Jean Baptiste, plus connu sous le sobriquet Ti Manno, demeure indiscutablement l’un des plus légendaires chanteurs de toute l’histoire de la musique haïtienne. Plus de 20 ans après sa mort, son nom est toujours évoqué avec vénération et fascination tant par les mordus du compas que par les musicologues avertis qui n’ont cessé de voir en lui un modèle inégalable, un visionnaire, un artiste patriote doué d’un talent et d’un charisme hors pair.
Durant sa carrière musicale émaillée de succès, il avait prêté sa voix envoûtante à divers groupes dont « Volo-Volo », « Astros » de New York, « D.P. Express » avant de former son propre groupe, Gemini All Stars où il a montré toute la plénitude de son génie. Plusieurs de ses compositions étaient le fruit de son imagination abondante. Ce sont avant tout des chansons lyriques où il exprimait son état d’âme sur des thèmes variés et profondément humains, tels l’amour, la justice, la liberté, le mal-être, l’exclusion, l’espoir.
Apôtre de la contestation, sa musique s’était démarquée du cachet à l’eau de rose à l’époque. Elle témoignait d’un engagement sans bornes à la cause de la justice et de la liberté. « Changer l’homme, changer la vie », ces deux phrases résument le but du combat que menait Timanno dans le contexte difficile de la dictature duvaliérienne. Il en faisait sa raison de vivre, sa raison d’être même. A travers des textes d’une belle facture comme « Lajan », « Exploitation » « Asamm », « Nèg kont nèg », « Sort du tiers monde », « Maryaj interè », « Korije… », le samba s’insurgeait contre les tares politico-socioculturelles qui gangrenaient la société de son temps tout en appelant à un changement de mentalité pour une Haïti régénérée.
Dans « Exploitation », chant au titre combien évocateur, Timanno dénonçait l’exploitation de l’homme par l’homme. Il plaidait pour la disparition des inégalités au sein de notre communauté tout en conviant les différentes couches de la société à la concorde. « Egalite, fwatènite, sesa pou nou obsève / pou la vil fè youn sèl ak lakanpay ». Sa voix s’était également élevée contre le harcèlement sexuel dont étaient victimes souvent les femmes dans le milieu du travail. « Gen youn seri de patwon se pa konesans yap cheche se pito youn moun pou satisfè santiman yo / yo mande yo fè over time, over time tounen over all… Gade misè fanm ap pase poul travay o Bon Dye ! mesye lanmou pa dwo rantre nan afè travay » Une réalité amère encore actuelle de nos jours, malheureusement. Et « nan danje » laisse transparaître une vive explosion d’indignation contre les traitements infligés aux émigrés haïtiens aux Etats-Unis, en Colombie, au Pérou, au Venezuela, aux Bahamas, en Bolivie, etc…Ceux-ci utilisent le fait qu’Haïti est pauvre pour nous isoler et nous humilier. « yo pran misè peyi nou fèl sèvi de jouman / toupatou kote nou pase yo choute nou ak kout piye / sa te fèm mal lóm gade ayisyen blan nan sevis imigwasyon tap fè chyen devore ». Des pays qui devaient pourtant se montrer plus cléments à l’égard de nos compatriotes se rappelant la contribution d’Haïti à leur libération ou à leur indépendance. Il est a noter que ce texte a inspiré deux anthropologues américains Nina Glick-Schiller et Georges Fouron dans un article publié dans l’Américan Ethnologist en 1990 : « Timanno et l’émergence d’une identité nationale ».
Dans ce contexte, il mettait en garde les Haïtiens qui fuyaient le pays sur des embarcations de fortune en quête d’un bien-être vers des cieux où ils n’étaient jamais les bienvenus (Cantè).
C’est par patriotisme autant que par humanisme que Timanno a composé « SIDA » en vue de la défense des Haïtiens accusés dans un esprit d’haïtianophobie de « porteurs de sida». Et le texte d’Ansy Dérose « FDA wanraje », qui a poussé des millions d’Haïtiens à gagner les rues de Brooklyn le 20 Avril 1990 pour protester contre les menées discriminatoires à travers la Food and Drug Administration, se situe dans le même objectif.
L’amour de la patrie inspirait à Timanno « David », un texte d’un lyrisme touchant à un moment où Haïti vivait sous la menace d’un ouragan dévastateur, David. A la jeunesse haïtienne qu’il aimait tant, il lançait un vibrant appel afin de la détourner des vices et de la réussite facile « ti jèn jan kap etidye / fók nou pa dekouraje se sèvo nou ki paspó nou lajan se supèfli… » (Lajan)
24 ans après que les yeux du trouvère furent éteints, le 13 mai 1985 à l’Hôpital Saint Luke à Manhattan, on gardera toujours de lui le souvenir d’un ardent apôtre de la résistance, d’un éveilleur de conscience qui s’était présenté à la barre au côté de bien d’autres, comme témoin à charge dans le procès d’une société infecte, macoutisée, où régnaient la loi du plus fort, et où vol, corruption s’érigeaient en valeur. Il chantait tout haut ce que les autres murmuraient tout bas. Porte-parole de sa génération, il gravissait les podiums pour chanter les souffrances et les misères de bon nombre d’entre nous, espérant que ces chansons pourraient frayer les chemins menant vers l’égalité, la justice et le bonheur pour tous. En ce sens, le chanteur Timanno est immortel, car ces textes remplissent l’espace de notre temps pour interroger notre conscience et parler à nos cœurs.
Antoine Junior et Schultz Laurent Junior
Page source : http://martelkapale.unblog.fr/1985/05/13/ti-manno-decede/